La Bague

Quels sont les objets que je porte toujours avec moi ? Commençons, premièrement, par une déclaration: dans ma mini-révolution analogique, une fois sur deux, je laisse mon smartphone à la maison quand je sors et le remplace par un bloc-notes, un crayon, et un livre. Pour les oublieux qui se bousculent dans l’immédiat: la fonction “appels manqués” était une invention révolutionnaire, et il existe toujours. Pour l’action d’écrire à la main, je me suis attaché aux crayons et mes multiples carnets de notes de toute taille. Chercher la meilleure combinaison de la douceur du plomb par rapport au papier utilisé est toute une science qui m’excite. Si je pouvais, je porterais avec moi aussi ma machine à écrire, une Mercedes des années 30 qui pèse dix kilos. Belle et robuste, qu’il arrive une tempête solaire ou pas, je peux toujours compter sur elle. D’ailleurs, quand avez-vous entendu le son d’une machine à écrire la dernière fois? Jamais? Je vous invite.

Ensuite: porte-clés, obligatoirement. Fabriquée à partir de la peau de poisson (saumon si je ne me trompe pas), la mienne est une pochette en cuir, adorablement organique et plate, style mini-baleine qui avale les clés, permettant d’éviter qu’ils grattent l’écran d’un smart phone, les jours où. Je note, en passant, dans mon carnet: me ralentir. Tanner des peaux de poisson et en fabriquer des tongs.

En finalement: l’excentrique. Ma bague en argent scintille dans mon index. Il m’arrive de la mettre dans ma poche si j’ai envie de faire l’incognito. Un texte “Merci Serigne Touba” y est gravé en wolof, en lettres arabes, sur la surface lisse de la bague en format de cube, décorée style Kaba en miniature. J’ai demandé à mon ami maure le vendeur ce qui se lisait sur la bague. “C’est une prière”, a-t-il répondu catégoriquement, pour dire que c’est une histoire des Mourides, rien à faire avec toi, mais achète-la ! Quand je la porte, les plus enthousiasmés poussent des cris de joie lorsqu’ils réalisent que je connais qui est leur vénéré Cheikh Ahmadou Bamba, aka Serigne Touba. Ma bague fait pleuvoir des compliments dans des situations inattendues, mais je la porte comme une sorte de déclaration silencieuse qui me positionne dans le rang des tropicalisés, reconnaissant d’une appartenance à un pays où la réappropriation culturelle n’a pas encore été inventée.

La Table

Le café avait changé de nom, mais l’ancienne enseigne, la mienne, y restait à côté du nouveau. Depuis que j’avais arrêté, j’avais évité cette rue. Du coup, je me trouvais dans le quartier pour une affaire et voulais un espresso, alors je me suis dit: pourquoi pas ? Le nouveau propriétaire, Jack, avait choisi des meubles technos en plastique gris foncé. Voyant que Jack attendait ma commande, visiblement très occupé malgré juste quelques clients, j’avais beaucoup de peine à détacher mon regard de la seule table unique, sans chaises, poussée au coin. Ma table avait l’air d’une mauvaise dent qui n’appartenait plus dans la bouche, mais qui pendait, ridiculement, avant de tomber.

J’en avais créé une dizaine de tables de mes propres mains, décorées d’anciens journaux que j’avais trouvés à Addis dans une boutique. Un design à admirer devant les lattes et cappuccinos, effet bien réussi. Plus tard, j’avais accepté une collaboration avec des investisseurs pour encore mieux propager mon amour d’une culture de café et ses manifestations. Mais les investisseurs avaient d’autres visions, comme les gaufres belges dans le menu, pour “maximaliser les gains.” Une véritable usine de blanchiment d’argent, où la torréfaction ne comptait plus. Soudainement, l’ambiance ethiogroove était remplacée par une compilation au chewing-gum via Spotify, les vitrines étaient décorées de copies des masques africaines et de petites statuettes de Bouddha qui souriaient. C’était comme le resto libanais, repris par une famille sénégalaise qui triomphait avec leur ceebu jen et qui ne voulait pas changer le nom du resto ni le menu, mais ne savaient pas ce que c’est que hoummous. Ou comme la maison portugaise qui nous avait surexcités avec nos idées de rénovation dans la tête, et qui avait été achetée devant notre nez par quelqu’un. Peu après, la maison avait été rasée et remplacée par un cube en béton, trois étages avec des balcons. Nous étions en larmes.

“Bien sûr que vous pouvez la prendre en photo”, Jack a dit. Il n’était pas du tout curieux de savoir pourquoi je voulais photographier la table. J’ai payé mon café et j’ai pris la photo, sans même trop savoir pourquoi. Je n’ai rien dit à Jack, qui avait l’air sympa malgré ses gestes inutiles d’un occupé. Son bar à deux noms était un rappel de quelque chose de toujours un peu dur à avaler. Plus dur que le café corsé de Jack, qui aurait pu apprendre au moins prononcer espresso au lieu de dire chaque fois expresso.

Le Pont

La canicule du Presque-Saint-Jean pèse lourd. Trois Polonais, torses nus, se sont installés à pêcher sur le banc du fleuve, au-dessous du pont ferroviaire qui traverse le fleuve. Avalé par la végétation et tagué de cris politiques depuis étouffés, le pont est moitié caché sous la dense verdure. L’eau du fleuve est aussi jaune que je m’en souvenais, il y a quoi? Cinquante ans? Le train ne passe plus ici depuis des années, les gens ont acheté des voitures. Personne ne marche ici, sauf les Polonais. Et moi. Les trois hommes ont leurs cannes à pêche dans une main, une canette de bière collée dans l’autre. Ils se méfient de moi comme si je les avais surpris en train de commettre un délit. Pourtant, je suis devenu un étranger ici, moi aussi. Je les laisse tranquilles, eux ils prétendent de m’ignorer.  

Nous avions grimpé la colline juste au-dessous des rails, nos têtes entre les traverses, pour regarder un train s’approcher. Celui qui se retirerait la tête le dernier serait gagnant. La fin du monde! Notre nouvelle drogue, bruyante, nous faisait rire et hurler et trembler nos intestins, jusqu’au jour où quelqu’un nous informait que les trains pissaient un liquide, couleur bleue, qui traversait tout, même ta petite tête si tu avais la malchance.   

– Qui t’a dit ça ? 

– Peut-être la même personne qui m’avait prévenu que le monstre qui habitait aux profondeurs du fleuve aimait attraper des enfants pour petit déjeuner ?  

Je serre un sac dans ma main. Il y a ma future chemise de pionnier, cousu par un ami tailleur. Coton vert, épais et dur. Je la porterai avec un foulard rouge avec des pinces attachées à la hauteur du coeur. Malgré nos moyens, j’avais insisté sur la chemise. Sans l’uniforme, tu risquais de perdre toute crédibilité, et j’avais convaincu ma grand-mère d’investir. Arrivé au pont, je marche sur les rails avec une concentration aiguë, par peur de train. J’imagine l’irréversibilité de mes actions: qu’est-ce qui m’arrive si je jette la chemise dans le fleuve ? Dois-je inventer une histoire d’un train qui m’a presque écrasé ? Tout cet effort pour une chemise, en vain? J’ai peur de mes pensées. 

– Tu l’as fait ?  

– Non. Je l’ai portée lors de nos réunions hebdomadaires et aux événements culturels où on accueillait de jeunes camarades de Leningrad. 

“Sale communiste !” Les gens chuchotaient à mi-voix dans le bus. Je m’en foutais victorieusement, je voulais marquer mon camp, à dix ans. Puis, la chemise est devenue trop petite. Les murs sont tombés, la ligne de train a été fermée. J’ai quitté mon pays. Les petites têtes de Lénin en métal sur ma poitrine coton vert, arrêtaient de trembler de nos rires et hurlements. Le monstre qui habitait le fleuve et qui mangeait des enfants s’est endormi. Peut-être que les Polonais allaient le faire réveiller?

Rue de Longue Vie

The first novel in my upcoming trilogy has a working title Rue de Longue Vie – or: Street of Long Life – and it tells a story that happens mostly in Senegal, with backslashes in Brussels and Nouakchott. Yesterday I went to collect some visual support that I can later use when I write about Brussels related events and now I feel like I should do this more often! This was a quick hop to the Midi station and Gare de l’Ouest, then a ten-minute-walk around two blocks in Ixelles with a fast-paced point-and-shoot tactics. A couple of times I felt like like a voyerist or private eye (too much TV maybe?), the essential thing was to capture something essential that I need in the story. The devil is in the detail!