La Table

Le café avait changé de nom, mais l’ancienne enseigne, la mienne, y restait à côté du nouveau. Depuis que j’avais arrêté, j’avais évité cette rue. Du coup, je me trouvais dans le quartier pour une affaire et voulais un espresso, alors je me suis dit: pourquoi pas ? Le nouveau propriétaire, Jack, avait choisi des meubles technos en plastique gris foncé. Voyant que Jack attendait ma commande, visiblement très occupé malgré juste quelques clients, j’avais beaucoup de peine à détacher mon regard de la seule table unique, sans chaises, poussée au coin. Ma table avait l’air d’une mauvaise dent qui n’appartenait plus dans la bouche, mais qui pendait, ridiculement, avant de tomber.

J’en avais créé une dizaine de tables de mes propres mains, décorées d’anciens journaux que j’avais trouvés à Addis dans une boutique. Un design à admirer devant les lattes et cappuccinos, effet bien réussi. Plus tard, j’avais accepté une collaboration avec des investisseurs pour encore mieux propager mon amour d’une culture de café et ses manifestations. Mais les investisseurs avaient d’autres visions, comme les gaufres belges dans le menu, pour “maximaliser les gains.” Une véritable usine de blanchiment d’argent, où la torréfaction ne comptait plus. Soudainement, l’ambiance ethiogroove était remplacée par une compilation au chewing-gum via Spotify, les vitrines étaient décorées de copies des masques africaines et de petites statuettes de Bouddha qui souriaient. C’était comme le resto libanais, repris par une famille sénégalaise qui triomphait avec leur ceebu jen et qui ne voulait pas changer le nom du resto ni le menu, mais ne savaient pas ce que c’est que hoummous. Ou comme la maison portugaise qui nous avait surexcités avec nos idées de rénovation dans la tête, et qui avait été achetée devant notre nez par quelqu’un. Peu après, la maison avait été rasée et remplacée par un cube en béton, trois étages avec des balcons. Nous étions en larmes.

“Bien sûr que vous pouvez la prendre en photo”, Jack a dit. Il n’était pas du tout curieux de savoir pourquoi je voulais photographier la table. J’ai payé mon café et j’ai pris la photo, sans même trop savoir pourquoi. Je n’ai rien dit à Jack, qui avait l’air sympa malgré ses gestes inutiles d’un occupé. Son bar à deux noms était un rappel de quelque chose de toujours un peu dur à avaler. Plus dur que le café corsé de Jack, qui aurait pu apprendre au moins prononcer espresso au lieu de dire chaque fois expresso.

Le Pont

La canicule du Presque-Saint-Jean pèse lourd. Trois Polonais, torses nus, se sont installés à pêcher sur le banc du fleuve, au-dessous du pont ferroviaire qui traverse le fleuve. Avalé par la végétation et tagué de cris politiques depuis étouffés, le pont est moitié caché sous la dense verdure. L’eau du fleuve est aussi jaune que je m’en souvenais, il y a quoi? Cinquante ans? Le train ne passe plus ici depuis des années, les gens ont acheté des voitures. Personne ne marche ici, sauf les Polonais. Et moi. Les trois hommes ont leurs cannes à pêche dans une main, une canette de bière collée dans l’autre. Ils se méfient de moi comme si je les avais surpris en train de commettre un délit. Pourtant, je suis devenu un étranger ici, moi aussi. Je les laisse tranquilles, eux ils prétendent de m’ignorer.  

Nous avions grimpé la colline juste au-dessous des rails, nos têtes entre les traverses, pour regarder un train s’approcher. Celui qui se retirerait la tête le dernier serait gagnant. La fin du monde! Notre nouvelle drogue, bruyante, nous faisait rire et hurler et trembler nos intestins, jusqu’au jour où quelqu’un nous informait que les trains pissaient un liquide, couleur bleue, qui traversait tout, même ta petite tête si tu avais la malchance.   

– Qui t’a dit ça ? 

– Peut-être la même personne qui m’avait prévenu que le monstre qui habitait aux profondeurs du fleuve aimait attraper des enfants pour petit déjeuner ?  

Je serre un sac dans ma main. Il y a ma future chemise de pionnier, cousu par un ami tailleur. Coton vert, épais et dur. Je la porterai avec un foulard rouge avec des pinces attachées à la hauteur du coeur. Malgré nos moyens, j’avais insisté sur la chemise. Sans l’uniforme, tu risquais de perdre toute crédibilité, et j’avais convaincu ma grand-mère d’investir. Arrivé au pont, je marche sur les rails avec une concentration aiguë, par peur de train. J’imagine l’irréversibilité de mes actions: qu’est-ce qui m’arrive si je jette la chemise dans le fleuve ? Dois-je inventer une histoire d’un train qui m’a presque écrasé ? Tout cet effort pour une chemise, en vain? J’ai peur de mes pensées. 

– Tu l’as fait ?  

– Non. Je l’ai portée lors de nos réunions hebdomadaires et aux événements culturels où on accueillait de jeunes camarades de Leningrad. 

“Sale communiste !” Les gens chuchotaient à mi-voix dans le bus. Je m’en foutais victorieusement, je voulais marquer mon camp, à dix ans. Puis, la chemise est devenue trop petite. Les murs sont tombés, la ligne de train a été fermée. J’ai quitté mon pays. Les petites têtes de Lénin en métal sur ma poitrine coton vert, arrêtaient de trembler de nos rires et hurlements. Le monstre qui habitait le fleuve et qui mangeait des enfants s’est endormi. Peut-être que les Polonais allaient le faire réveiller?

Rue de Longue Vie

The first novel in my upcoming trilogy has a working title Rue de Longue Vie – or: Street of Long Life – and it tells a story that happens mostly in Senegal, with backslashes in Brussels and Nouakchott. Yesterday I went to collect some visual support that I can later use when I write about Brussels related events and now I feel like I should do this more often! This was a quick hop to the Midi station and Gare de l’Ouest, then a ten-minute-walk around two blocks in Ixelles with a fast-paced point-and-shoot tactics. A couple of times I felt like like a voyerist or private eye (too much TV maybe?), the essential thing was to capture something essential that I need in the story. The devil is in the detail!

The Freedom Artist

To those of you who read books: here’s another recommendation of a compelling examination of how freedom is threatened in a post-truth society. Ben Okri says that he had wanted to write this book “for a long time, maybe all [his] life.” Reading it now in these crazy times is bound to put an even heavier weigh on your chest.

New tales were encouraged. New myths were created by the most highly decorated artists of the land. To be like everyone else was the highest distinction a citizen could hope for. All the new myths promoted this ideal. Uniqueness, individuality, curiosity, became invidious qualities. They made enemies of the state. Anyone who stood out in some way was suspect. To be different was to condemn your fellow citizens. Those who were tall learnt to walk with a stoop. The intelligent learnt to be foolish.

I started this book in an aircraft full of passengers from Freetown. Half of them had full body protective suits, gloves and plastic hoods on throughout the flight. At times, when I had a break from reading and looked around me, I felt I was still in the story! It was one of those powerful moments when you think you escape this world into a book, into that famously mythical world by Okri, and yet everything that is happening around you looks even more fictive and absurd.

Ben Okri: The Freedom Artist (Head of Zeus, 2019)

The Jungo: Stakes of the Earth

I finished two books recently: The Book of Khartoum – A City in Short Fiction edited by Raph Cormack and Mack Schmookler; and The Jungo, Stakes of the Earth by Abdel Aziz Baraka Sakin. The former is a collection of stories in a series named “A City in Short Fiction” and it is a very poetic ride and a peak in some contemporary Sudanese fiction. I would have appreciated an edition with longer excerpts though and I’m also asking: why, almost as a rule, are the original titles in literature translated from the Arabic so often missing? Anyway, if you know who is Mehdi, you will have a good time with these excerpts.

I am already missing Baraka Sakin’s novel. It’s one of those stories in which you hate to get closer to the finish because you would like the sesame-picking seasonal workers in al-Hillah, close to the Sudanese-Eritrean-Ethiopian border, to keep you company on and on. I had a few good laughs out loud with this book! The strength of this novel is in the way it is told, almost circularly with a hint of repetition on whatever strange topic or incident shakes the lives of these people.

Abdel Aziz Baraka Sakin: The Jungo, Stakes of the Earth. Africa World Press, 2015. Translated by Adil Babikir.

We headed back to the market, leaving Alam Gishi behind to get ready for her new job. It was noon, and the bank workers were hard at work. The bank would surely be up and running before the next agricultural season. Rumors were circulating that the bank was destined to change the map of wealth and power, and restructure production relations in favor of those in lower income brackets, small-scale farmers and the poor. It was meant to extend interest-free Islamic loans to every producer and farmer. Some analysts interpreted the word “producer” to be an all-inclusive term that embraced literally everyone, without exception. Based on that analysis, it included, without limitation, the big endaya owners, peddlers, ladies selling date arrack, and charcoal sellers. Wad Ammoona thought about opening a small bar by the river bank, similar to the existing one on the eastern bank of the Setit River overlooking Hamdeyit village, which was frequented by clients who would have to swim their way to the other shore, into the Ethiopian territories, carrying no passport, ID, or even a paper with their name on it. Wad Ammoona’s bar would be a blessing for those pleasure seekers and would spare them the risk of drowning in transit.” (p. 85)