Le Nouvel An

“Je n’aurais pas cru voir du cross-dressing dans ce pays, c’est génial !” la femme remarqua.

– J’ai connu une fille suédoise. Elle était radieuse, mais elle aimait aussi la vodka.

Binta voulait répondre à Doudou qu’elle ne crachait pas dans le verre elle non plus, cela devrait le choquer assez. Ce type l’avait courtisé tout l’après-midi et elle en était irritée. Le carnaval avait déjà commencé et les gens dansaient en formations au bord de la mer. Binta et l’homme restaient à l’ombre d’un grand filao comme deux statuettes, tous les deux fixant de regard une jeune femme blonde rallongée sur la plage, entourée par quelques amis. Binta se demandait si c’était une Française ou bien plus nordique encore. La femme avait l’air tellement naturelle, certainement pas une fausse blonde. Binta cherchait un prétexte pour faire sa connaissance, ce qui arriva aussitôt sous forme de sa petite nièce. 

Madd ! Madd ! la nièce cria.

Binta prit son plateau et s’approcha de la jeune femme.

– Bonjour. Vous voulez goûter ceci?

– Qu’est-ce que c’est ? Un fruit? quelqu’un demandait.

La jeune femme lança un grand sourire. Binta ne pouvait pas s’empêcher de regarder ses jolies taches de rougeur sur son nez.

– Oui, il s’appelle madd. Goûte-le. 

Elles échangeaient les politesses de première rencontre. La femme se définissait “nomade” et danseuse en visite pour une résidence d’artistes. Elles dégustaient des madd épicés côte à côte sur une natte. Binta avait très envie de se nomadiser avec elle.

Le carnaval de Nouvel An s’intensifiait avec des grondements de tambours et des chants. Binta n’entendait que des morceaux de ce que racontait la femme. Elle parlait avec enthousiasme de son voyage en Inde. Binta souriait et hochait la tête de temps en temps pour bien faire comprendre qu’elle suivait. Elle prit son temps à examiner l’éclat des yeux de la femme. Apparemment, l’Inde l’avait marquée. Binta se demandait s’il y avait un endroit qui lui permettrait une lueur pareille dans les yeux ? Ce n’était pas cette petite ville en tout cas, même si l’imam en rappelait avec vigueur, les yeux humides, le vendredi.

Les gens avaient des fusées éclairantes artisanales et leurs grandes flammes soulevaient une épaisse fumée noire dans les airs. Les torches bourdonnaient. Un des soldats avait de hauts talons et du rouge-lèvre.

– Je n’aurais pas cru voir du cross-dressing dans ce pays, c’est génial ! la femme remarqua.

Pour certains, le cross-dressing était un morceau trop dur à mordre. Année après année, ils voulaient que la fête soit annulée. Le père de Binta était l’opposant le plus bruyant dans les comités des barbus.

Elle bougea un peu et leurs cuisses touchaient l’une l’autre. Un petit choc d’éléctricité traversa le corps de Binta.

– Et combien de monde ! J’attends mon mari depuis longtemps, il doit s’être perdu dans la foule, la femme continua.

Coupure.

Les tambours, ou peut-être l’effort d’entendre ce que disait la femme donnat des maux de tête à Binta. Ou bien, était-ce à cause des grains de sable tombés d’un linceul dans les hauteurs du ciel ? Elle regardait les fusées et se disait que l’année prochaine elle s’habillerait en homme. Promis. 

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