La Photo de mariage

“Ils avaient vite divorcé et ma mère est partie au pays voisin pour sortir de cette relation violente. J’ai commencé à oublier à la fois ma mère et cet homme.” 

Photographe: Klint Kustaa Emil, 1910 – 1939. Satakunnan museo. (Creative Commons)

Grandi chez mes grands-parents, je scrutais parfois la photo de mariage de ma mère. Je n’y reconnaissais pas mon père. J’ai peut-être tout imaginé, mais je n’ai jamais pensé une minute que l’homme qui se tenait à côté de ma mère sur la photo serait mon père. Les gens me disaient que je ressemblais à lui beaucoup. C’était du camouflage pour faire taire un petit garçon avec trop de questions et je me suis tu, hochant la tête. Pourtant, peu importe comment je regardais le visage de l’homme dans la photo, je n’y voyais rien de moi, au contraire. J’aurais adoré qu’il soit mon père et j’essayais de croire que c’était bien le cas. Mais je ne pouvais pas me tromper. L’homme était pâle avec des joues bosselées et des traits pointus. C’étaient de nouveaux mariés à l’air jeune et heureux, mais je n’avais jamais vu ma mère heureuse. Quelque chose dans la photo sonnait faux.

Ils avaient vite divorcé et ma mère est partie au pays voisin pour sortir de cette relation violente. J’ai commencé à oublier à la fois ma mère et cet homme. 

Pendant des années, quelqu’un de la famille du côté de ma mère me rappelait périodiquement que cet escrot était mon père. Le sous-entendu c’était qu’en conséquence je n’appartenais pas à leur famille. Aux moments de conflits, mineurs ou majeurs, on me l’a souligné. La pensée patrilinéaire l’obligeait. J’y croyais et à mon tour, je me suis exilé, le plus vite et le plus loin possible.

Quelle victoire était-ce alors, quand il est devenu clair pour moi, trente ans plus tard, que j’avais raison ? Rien ne me liait à cet homme.

Je regarde une autre photo où je suis dans les bras de ma mère. C’est la seule photo de nous ensemble. L’expression de mécontentement de ma mère y crie aux yeux. Une très jeune femme, un petit nouveau-né. 

Je regarde d’autres photos d’enfance. J’en ai sauvegardé celles où je pouvais compter sur leur véracité, suivant mes capacités de m’en souvenir quelques jolies miettes de vie. Des sourires d’enfant, mais plus souvent encore une mine inquiète de quelqu’un qui  allait, un jour, raconter mieux que personne d’autre la vie d’un père jamais connu. 

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