Madame Diallo

Djibril Diagne (Acrylique, 2020)

– Pour de nombreux artistes africains, la biennale est un passeport pour l’Europe, a déclaré Dario, le commissaire d’exposition.

Il jeta un coup d’œil aux invités de vernissage et salua un ami en levant une coupe de champagne au-dessus de sa tête.

– Et pour beaucoup, Dakar est un aller simple pour se marier, poursuit-il en riant. 

Peu de gens connaissaient vraiment Dario, un soixantenaire et amateur d’art. Il a toujours été entouré d’artistes. Comme d’habitude, ils ne parlaient que d’eux-mêmes et de leur projets sans interruption, et maintenant, lorsqu’il vieillissait, il constatait que de moins en moins d’entre eux lui demandaient quoi que ce soit. S’il disait quelque chose, souvent personne ne l’écoutait. L’ami, qui lui apporta un nouveau verre de champagnes, faisait l’exception.

– Comment se fait-il que vous restiez dans ce pays ?

– C’est la faute de Madame Diallo.

– Qui est-elle?

– Elle n’existe même pas. Ou bien… un marchand ambulant m’a arrêté un jour au milieu de la rue et il s’est comporté comme s’il avait retrouvé un vieil ami. Pourtant, j’étais sûr que nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. J’étais immédiatement impliqué dans la pièce de théâtre.

– Bien sûr que je me souviens de Ouaga, oh quelle surprise ! Comment ça va? Et les enfants ? Et Madame Diallo ? lui demandais-je. 

C’était juste un nom que je tirais du chapeau. Le jeu était parti, comme avec les escrocs qui dans un mail vous promettent des millions que votre oncle, perdu depuis toujours, vous a laissés en héritage et que maintenant vous êtes tenté d’y répondre pour voir où cela vous emmène.

– Et ensuite ? Madame Diallo vous a emmené où ?

– Je me suis retrouvé au dîner chez l’homme et je me suis soi-disant souvenu des délicieux repas de couscous de Madame Diallo, et de tout le reste que j’improvisais dans ma tête. C’est là où j’ai rencontré ma future femme. Cela s’est passé il y a quarante ans. 

Quand j’en ai parlé à mes petits-enfants, au début, ils ne me croyaient pas. Paate, l’homme, voyage toujours à Ouagadougou une fois par an pour saluer ses proches. Des Diallos, ou autres. Il a l’habitude de nous rendre visite pour raconter ses impressions après chaque voyage, et chaque fois on reprend la discussion sur le fameux couscous de Madame Diallo. 

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