La Résidence de l’Espoir

Photo: Jarmo Pikkujämsä

La Résidence de l’Espoir, ce n’est pas mal comme nom. L’endroit se trouve loin du centre. Leur annonce indique que le promoteur de la zone résidentielle a investi dans « le bien-être dont profiteront à la fois les investisseurs et les résidents de la région » et « qu’une nouvelle ère est désormais à portée de main ». Je songe à y louer un petit studio. C’est pour quitter, enfin, le lit du dortoir que j’ai payé au prix exorbitant chez Paradis, un hôtel avec des chambres à l’heure tenu par un gros Libanais. Adieu le bruit et l’odeur de sueur des inconnus, adieu les taches de graisse et les mouches. Si vous me demandez, ces clients nocturnes peuvent s’étouffer avec le gaz d’échappement de leurs 4×4. Ou peut-être qu’ils rempliront leurs gros estomacs du fruit de l’arbre de Zaqqum et qu’ils se recroquevillent en deux sur leurs sales matelas alors que le fruit brûle dans leur estomac comme l’eau bouillante.

Je pars pour une banlieue propre et laisse derrière moi les gros-ventres et les fous de la ville. Si Dieu le veut, je signerai le bail aujourd’hui, à condition que j’arrive à prendre l’autoroute avec ce taxi. Comme des poissons dans un four, nous sommes coincés dans un embouteillage qui depuis un bon quart d’heure ne bouge pas. Canicule d’après-midi. Le taxi sent la poussière et la sueur, j’en essuie constamment de mon front. Quelle chance que ma petite serviette est de couleur noire ! 

Cette stagnation me prend à la tête. Vous connaissez sûrement ce sentiment d’impuissance lorsque vous êtes assis dans un embouteillage et plus rien ne bouge. Le même sentiment m’avait terrassé insidieusement déjà lorsque j’avais perdu mon job. Mais par un miracle, j’ai évité les rangs de ceux qui passent leurs journées à suivre l’ombre d’un côté à l’autre de la rue, Dieu merci.

Ma chemise commence à montrer de grosses taches sombres de sueur sur mes aisselles et je regrette de ne pas avoir choisi une chemise blanche. Peut-être que le propriétaire changera d’avis en me voyant ? J’essaie de me concentrer à ne pas transpirer et je lis le pliant, lui aussi taché par mes doigts. La sueur me pique aux yeux.

Dans le quartier résidentiel « une nouvelle ère de civilisation inspirante est déjà en cours au carrefour des mondes…» Très promettant, n’est-ce pas? Les gouttes de sueur du conducteur commencent à s’écouler. Il regarde dans le vide sans faire un geste, le col de sa chemise absorbe la transpiration comme une éponge assoiffée. Je sens le poisson d’une marchande ambulante et j’imagine que dans les supermarchés de la Résidence de l’Espoir tout sera joliment emballé et sans odeur, même les poissons.

– Non merci, Madame, je ne veux pas de dorades aujourd’hui, peut-être demain” je dis à travers la fenêtre ouverte du taxi.

«… où les chemins ouverts relient les bâtiments à une réinterprétation des éléments humains de la communication ouverte. » C’est déjà bien inventé, je constate, un peu amer. Mais ils savent bien que moi aussi je veux « me divertir, magasiner et célébrer la vie. » Je suis prêt à goûter un morceau de votre fruit du paradis. Trouvez-moi à l’ adresse Kawsara et je vous accueillerai, si Dieu le veut, et si cet embouteillage nous lâche à l’heure.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: